On les présente souvent comme deux frères qui ne se parlent plus, séparés par un vieux différend d’héritage. Le rugby à XIII et le rugby à XV portent pourtant dans leurs gènes la même terre anglaise, les mêmes terrains boueux, la même envie têtue d’aller défier une ligne d’hommes comme on affronte un destin.
Mais à mesure que le temps passait, les chemins se sont écartés : le XV a cultivé sa liturgie des rucks et des mêlées, cette chorégraphie de la conquête qui fait du ballon ovale un jeu autant stratégique que charnel ; le XIII, lui, s’est choisi une respiration plus vive, un tempo presque urbain où la vitesse et la créativité ont remplacé la lente érosion du terrain.
La scission de 1895, née d’une querelle sociale avant d’être sportive, a longtemps maintenu les deux codes dans une opposition presque culturelle : d’un côté le XV, amateur sacralisé, institutionnalisé, façonné par les écoles et les traditions ; de l’autre le XIII, frondeur, populaire, audacieux, qui très tôt sut se professionnaliser pour offrir aux joueurs ouvriers une reconnaissance que la Rugby Union refusait encore d’imaginer. Pendant un siècle, l’écart semblait infranchissable. Deux visions du jeu, deux mondes, deux imaginaires.
Et pourtant, à mesure que le sport moderne gagnait en vitesse, en spectacle et en exigences technologiques, les frontières entre les codes ont commencé à se fissurer. C’est là l’un des paradoxes silencieux du rugby contemporain : le XV, qui longtemps se méfia du XIII, se modernise aujourd’hui en reprenant une partie de ses idées. Le mouvement est subtil, presque pudique, mais incontestable.
RYTHME, SANTÉ ET RÈGLEMENTS
Cela commence par le tempo. Le rugby à XIII a toujours fait de la fluidité son credo : un plaquage, une tenue, le jeu repart. Pas de rucks anarchiques, pas de mêlées interminables, mais une succession de séquences rythmiques qui donnent à la rencontre un faux air de suspense continu.
Pendant longtemps, le XV regardait cela avec distance, revendiquant sa complexité, sa dramaturgie lente, ses combats au sol qui, disait-on, faisaient sa grandeur. Or voici qu’au fil des années, sous la pression du spectacle et de la nécessité de rendre le jeu plus lisible, les autorités du XV ont multiplié les ajustements : libération plus rapide du ballon demandée par les arbitres aux demi-de-mêlées notamment, encouragement implicite à l’enchaînement. Le XV n’est pas devenu le XIII — et ne le deviendra jamais — mais il a compris que l’intensité n’était pas un reniement de l’identité, seulement une exigence nouvelle.
Plus révélatrice encore est l’adoption d’outils et de règles que le XIII pratique depuis des lustres. La vidéo d’abord, devenue indispensable pour établir la justice sportive : le XIII fut pionnier dans l’usage massif du replay pour éclairer les décisions arbitrales. Aujourd’hui, le XV en a fait un pilier de son propre système, allant jusqu’à introduire le bunker, cette zone hors du terrain où l’arbitre peut réévaluer en temps réel la dangerosité d’un geste. Les puristes crient parfois à la dénaturation ; d’autres y voient le prix de la précision et de la transparence. Toujours est-il que le XV s’aligne, volontairement ou non, sur un modèle technologique dans lequel le XIII évolue depuis longtemps.
Même inspiration dans l’évolution des règles territoriales. Le fameux 50-22, célébré par les amateurs d’astuces tactiques, n’est ni plus ni moins qu’un héritage direct du 40-20 au rugby à XIII : un coup de pied trouvant la touche dans les 22 mètres adverses après un départ depuis la moitié de terrain offre la possession à l’équipe attaquante. Une récompense au jeu au pied offensif, mais surtout une manière d’étirer les défenses, d’obliger les lignes à se réorganiser, de mettre un prix sur l’intelligence spatiale. Là encore, le XV emprunte au XIII une idée qui encourage l’audace plutôt que la simple conservation.
Enfin, on note aussi le fameux renvoi d’en-but qui a lui aussi été récupéré dans le sillage des pratiques treizistes, remplaçant la mêlée à 5 m quand un joueur est bloqué dans l’en-but adverse sans aplatir.
Enfin, le professionnalisme en lui-même, est une transformation majeure et savoureuse du XV moderne… Longtemps critiqué, finalement embrassé par le XV mondial, sans mea culpa pour toutes ces années passées à le combattre.
Ce rapprochement, toutefois, n’efface pas les différences. Le XV garde sa dramaturgie propre, ce mélange de chaos et d’ordre où un ruck peut changer le destin d’un match, où les avants pèsent autant que les trois-quarts, où la mêlée demeure une sorte de rite archaïque rappelant l’origine du sport. Le XIII, lui, reste ce jeu de mouvement perpétuel, géométrique et physique, où la vitesse d’exécution prime sur le rapport de force brut et où chaque séquence ressemble à une partition préparée mais toujours ouverte aux improvisations.
Pourtant, dans les regards des joueurs qui passent d’un code à l’autre, on devine une filiation commune. Le courage, la lecture du jeu, l’entraide instinctive, la capacité à encaisser un choc et à poursuivre le mouvement : voilà ce qui unit XIII et XV, au-delà des règles et des querelles héritées du XIXe siècle. Les deux disciplines sont comme deux dialectes d’une même langue, l’une plus lyrique, l’autre plus directe, mais toutes deux pétries d’une même passion.
Finalement, on pourrait dire que le XIII a longtemps été en avance — dans la vitesse, dans la technologie, dans la simplification des structures — et que le XV, aujourd’hui, commence à traduire cette avance dans sa propre grammaire. Par nécessité. Parce que le jeu a changé, parce que les joueurs ont changé, parce que le public exige un rugby plus clair, plus fluide, plus vivant.
