RETRO – Paramatta Eels, 1981-1986 : Ella, Sterlo, Cronin, Guru et les autres

Les Eels avant les Eels : naissance, douleurs et identité d’un club de l’Ouest

Avant d’être cette machine à gagner du début des années 1980, Parramatta n’était qu’un nom souvent associé à l’effort, au courage, à la persévérance… mais rarement au succès. L’Ouest de Sydney, dans l’imaginaire australien, c’est une zone un peu à part : moins glamour que l’Est, moins visible que la baie, plus populaire, plus rugueuse, plus ancrée. Et au cœur de cet Ouest, Parramatta portait depuis longtemps une passion immense pour le rugby à XIII, née dans les clubs amateurs, sur des terrains poussiéreux, dans des rencontres du samedi qui attiraient des familles entières. Mais pendant des décennies, cette culture vivait en sous-sol, faute d’une équipe qui la représente au plus haut niveau.

Lorsqu’en 1947 la NSWRFL donne enfin au district sa place dans le championnat, la joie est immense. Les habitants réclamaient ce club depuis les années 1920. Les Eels deviennent alors le premier porte-drapeau de tout un territoire. Personne n’imagine pourtant à quel point ce parcours sera difficile. Les premières saisons ressemblent presque à une mauvaise plaisanterie : le club est systématiquement dernier ou avant-dernier, loin du niveau des grands noms de Sydney. Sans recrutement sérieux, sans argent, sans infrastructure solide, Parramatta incarne plus le courage que la victoire. Pendant dix ans, le club survit, se bat, s’accroche, et finit par développer une image presque romantique : celle d’une équipe modeste, attachante, qui perd souvent mais ne renonce jamais. Les journaux les surnomment alors les “battlers from the West”, une équipe qui se bat pour exister.

Le théâtre de ces premières luttes, c’est Cumberland Oval. Un stade sans charme particulier, avec sa pelouse meurtrie et ses tribunes vieillottes, mais un stade où l’on sentait battre le cœur de tout un peuple. Les supporters n’y venaient pas chercher du spectacle, ils venaient par appartenance, parce que Parramatta, c’était la famille, le quartier, l’Ouest, cette fierté discrète que l’Est ne comprenait pas. Cumberland Oval n’aura jamais la majesté d’un grand stade moderne, mais ceux qui l’ont connu savent : c’était un endroit vivant, bruyant, sincère.

Les années 1960 marquent un premier virage. Le club commence à progresser : un peu plus de stabilité, de meilleurs joueurs, un encadrement plus exigeant. Parramatta apprend à ne plus être simplement une équipe sympathique mais une équipe compétitive. Les premières demi-finales arrivent, les structures s’améliorent, le club cesse d’être un figurant. Pendant ce temps, la région change, se densifie, s’affirme. Parramatta devient peu à peu une ville à part entière, un pôle culturel et social, une communauté consciente de sa force. Une équipe devait incarner cela. Les Eels commencent à prendre ce rôle.

Les années 1970 consolident l’ambition. Parramatta atteint trois finales entre 1975 et 1977. Trois finales, trois défaites, mais trois preuves que le club a changé de dimension. La frustration grandit, mais aussi la certitude que le titre n’est plus un rêve fou : il approche. Cette équipe n’a plus rien à voir avec celle des années 1940 ou 1950. Elle a un style, une identité, une base de joueurs capables de rivaliser avec les meilleurs. Mais il manque un dernier souffle, un dernier moteur, un homme pour faire basculer le club du côté des vainqueurs.

Cet homme arrive en 1981. Jack Gibson, déjà champion avec Eastern Suburbs, débarque dans l’Ouest avec une réputation de visionnaire. Il impose un professionnalisme jamais vu à Parramatta : séances vidéo, préparation mentale, stratégies précises, structures plus scientifiques, rigueur dans le recrutement. À une équipe qui avait appris à se battre, Gibson apprend à gagner. Il construit une machine : un pack dur, discipliné, intelligent ; une charnière qui tire les fils du jeu ; une backline rapide, créative, spectaculaire. Il transforme un groupe solidaire en une dynastie en devenir.

Et en 1981, enfin, Parramatta explose. Le club remporte son premier titre après trente-quatre années d’attente. Une libération totale, une déferlante émotionnelle, un peuple qui voit son reflet dans une équipe enfin triomphante. Ce n’est plus le club qui survit, qui s’accroche, qui espère. C’est un club champion. Un club qui a son identité, sa propre manière de jouer et d’exister. Un club de l’Ouest, fier de l’être, qui a prouvé qu’il pouvait dominer ceux qui l’avaient ignoré pendant si longtemps.

Ce premier titre ne marque pas la fin d’un chemin. Il marque le début d’une ère. Une ère où Parramatta ne sera plus jamais vu comme un simple outsider mais comme un géant du rugby à XIII australien. Une ère où Ella, Sterling, Cronin, Grothe et tous les autres vont donner à ce sport certaines de ses plus belles pages. Une ère où Parramatta, enfin, deviendra Parramatta.

1981-1986 : L’âge d’or, les artistes et les titres

Quand Parramatta remporte ce premier titre en 1981, beaucoup pensent que c’est une belle histoire, une revanche sociale, une saison de rêve. Une victoire d’image autant qu’une victoire sportive. Mais personne, pas même Gibson, ne peut vraiment imaginer ce qui va suivre : une transformation aussi soudaine qu’irrésistible, une période de domination qui fait basculer le club dans une autre dimension. Le premier titre n’est pas un aboutissement, c’est une rampe de lancement.

La saison 1982 commence exactement comme la précédente avait terminé : avec cette impression que les Eels jouent à un autre rythme, un autre niveau de confiance. Ils savent qu’ils sont capables de gagner. Ils savent qu’ils peuvent mettre n’importe qui sur le reculoir. Ils savent qu’ils possèdent cette combinaison rare — un pack dur, une charnière chirurgicale, une ligne arrière irrésistible — qui transforme chaque match en terrain d’expression. On parle de Parramatta comme d’une équipe “moderne”, un mot encore neuf dans le vocabulaire du rugby de l’époque, mais qui colle extrêmement bien à leur manière de jouer.

À l’époque, tout tourne autour de cette idée simple : dominer dans l’axe pour libérer l’art sur les ailes. Gibson, qui n’a jamais aimé les équipes en confettis, mise sur le noyau dur. Les avants ouvrent la voie, nettoient, serrent le jeu, imposent le tempo, et derrière, les artistes n’ont plus qu’à s’élancer. Les “artistes”, c’est ainsi que les commentateurs finiront par nommer Steve Ella, Brett Kenny, Mick Cronin, Eric Grothe Sr. — des joueurs qui, individuellement, auraient pu faire carrière dans n’importe quel club de NSWRFL, mais qui ensemble, alignés dans la même équipe, créaient des feux d’artifice.

C’est en 1982 que cette backline devient légendaire. Steve Ella, le « Zip Zip Man », est dans une forme qui confine à l’irréel. Il marque 23 essais cette saison-là, un record du club qui tiendra jusqu’à l’ère moderne. Dans ses courses, il y a toujours un mélange de spontanéité et d’instinct, un sens du timing et du déséquilibre qui donne parfois l’impression qu’il se dématérialise avant de réapparaître dans un espace impossible. Brett Kenny, qui alterne entre 5/8 et centre selon les besoins, ajoute une couche de classe, une capacité à créer quelque chose même dans le désordre. Mick Cronin, le vétéran, le buteur, tient la baraque. À trente ans passés, il reste une des valeurs sûres du championnat. Et puis, bien sûr, il y a Eric Grothe Sr., l’ailier-fusée, le bulldozer élégant, celui qui lance ses grandes enjambées comme un sprinter qui aurait décidé de courir au travers des gens plutôt qu’à côté.

Sur les extérieurs, c’est une ligne de feu ; dans l’axe, une forteresse. Parramatta avance, encore et encore, comme si chaque contact, chaque ruck, chaque plaquage n’était qu’un prélude à une accélération. L’équipe n’est pas seulement forte : elle est spectaculaire. Dans un championnat où l’on accepte encore volontiers le jeu fermé, le duel d’occupation, le match haché, Parramatta apparaît comme une révélation, une promesse de futur. Les fans adverses détestent les Eels pour leurs victoires, mais viennent les voir jouer parce qu’ils savent qu’ils verront des choses qu’on ne voit pas ailleurs.

La finale 1982 contre Manly en est un parfait résumé. Un match joué avec une conviction glaciale du côté des Bleus et Ors. Parramatta remporte le titre 21–8, et le score ne dit même pas tout : on sent une équipe tellement sûre de son plan qu’elle semble parfois contrôler non seulement les duels, mais le climat du match. Deux titres consécutifs. Dès lors, on ne parle plus d’opportunité ou de revanche : on parle d’une dynastie en train de naître.

La saison 1983 ne fait que confirmer cette impression. Parramatta joue avec la même assurance, la même maturité, la même froide détermination. Les joueurs n’ont plus besoin de prouver quoi que ce soit : ils veulent simplement rester au sommet. Et ils y restent. La finale, encore contre Manly, tourne rapidement à la démonstration. Parramatta mène 12–0 à la mi-temps, termine à 18–6, et soulève un troisième titre consécutif. Un exploit rarissime. Un club qui, dix ans auparavant, trébuchait dans ses propres ambitions, domine désormais le championnat comme peu d’équipes l’ont fait avant lui.

Et comme toujours dans ces moments-là, les icônes émergent. Steve Ella, encore lui, électrise les tribunes. Grothe, malgré des blessures récurrentes, reste terrifiant sur ses grandes courses. Cronin, lui, maintient le cap, comme un capitaine sans brassard. Brett Kenny s’impose comme un des meilleurs playmakers du pays. Et à la baguette, discret mais essentiel, Brett “Sterlo” Sterling, demi de mêlée aux cheveux blonds, deviendra l’un des joueurs les plus respectés de son époque — un cerveau de jeu, précis comme une horloge, capable de contrôler un match sans marquer un seul point. Ce groupe avait tout : la jeunesse, le flair, l’expérience, la puissance, l’équilibre.

Puis vient 1984, l’année où tout aurait pu basculer. Parramatta atteint encore la finale, comme si le chemin vers Sydney Cricket Ground était devenu une routine. Mais cette fois, les Bulldogs les étouffent. Le match est une bataille de tranchées, sans génie, sans espace, sans souffle. Parramatta perd 6–4, une défaite qui frappe fort, non pas par l’écart, mais par la sensation que la routine pourrait se fissurer. L’équipe n’est pas moins talentueuse, mais elle vieillit. Elle accumule les minutes, les chocs, les kilomètres. Certaines blessures, longtemps repoussées, commencent à rattraper les joueurs. Lentement, presque imperceptiblement, la machine perd un peu de son éclat.

La saison 1985 confirme une fatigue. Parramatta reste une bonne équipe, très bonne même, mais elle n’est plus intouchable. Les adversaires se sont adaptés. Les Eels gagnent, mais ils ne survolent plus. Et pourtant, ils ne sont pas au bout de leur histoire.

1986 est une saison étrange, tendue, presque crépusculaire. Une saison où l’on sent à chaque match qu’il reste une étincelle, juste assez pour rallumer la flamme. Parramatta termine minor premiers, preuve que le talent est toujours là, même si l’insouciance des années Ella-Kenny n’est plus tout à fait la même. La finale qui s’annonce contre les Bulldogs sera leur dernière danse. Un match sans essai, un 4–2 austère, âpre, presque archaïque, où les seuls points sont inscrits par les bottes de Mick Cronin et Terry Lamb. Cronin, pour Parramatta, convertit deux pénalités. Deux coups de pied. Deux gestes. Deux titres dans une carrière qui en méritait mille. Il remporte ce dernier championnat en même temps que Ray Price, le guerrier du pack, qui tire lui aussi sa révérence. La dynastie prend fin dans un silence presque cérémonial.

Après ce dernier trophée, le club entre dans un long hiver. Le cycle est terminé. La génération vieillit ou prend sa retraite. Les jeunes tardent à prendre le relais. Les Eels ne reviendront plus en finale pendant très longtemps. D’autres clubs émergent, d’autres histoires se racontent. Mais ce qui a été vécu entre 1981 et 1986 ne s’efface pas. Les Eels ont laissé leur signature sur le rugby australien : un style, une audace, une manière de jouer qui inspireront des générations.

Et surtout, ils ont laissé un souvenir unique dans la mémoire collective : celui d’une équipe qui venait de loin, de l’Ouest de Sydney, d’un quartier qu’on regardait de haut, et qui a su, en l’espace de quelques années, imposer au pays entier son talent et sa vérité. Parramatta n’a jamais été un club comme les autres. C’est un club qui a dû apprendre à perdre avant de savoir gagner. Qui a dû forger une identité avant de pouvoir la défendre. Et qui, lorsqu’il a enfin pris son élan, a écrit une des plus belles dynasties du rugby à XIII.

Les hommes derrière la dynastie Eels (1981–1986)


On ne bâtit pas une dynastie sans des joueurs capables de changer un match en un geste. Parramatta possédait cette rareté. Une génération presque géologique, comme si le club, après trente ans de privations, avait tout reçu d’un coup. C’était une équipe où chaque ligne, chaque poste, chaque joueur trouvait son écho, son rôle, son complément. Et au centre de tout, cinq noms qui suffisent encore aujourd’hui à déclencher un sourire chez n’importe quel fan australien.

Steve « Zip Zip Man » Ella – le dynamiteur

Steve Ella est peut-être le symbole le plus pur de cette période : un joueur insouciant, rapide, imprévisible, qui semblait courir selon un algorithme que personne ne comprenait vraiment. On disait de lui qu’il “pouvait se faufiler dans un couloir téléphonique”, ce qui, dans l’Australie des années 80, était la plus haute forme de compliment.

Il jouait centre, arrière, parfois cinq-huitième, mais en réalité il jouait là où sa vitesse pouvait fracturer la ligne. En 1982, il marque 23 essais : un record du club qui tiendra presque quarante ans. À chaque match, les défenseurs resserraient leur ligne, préparaient le contact, et finissaient malgré tout à courir vers leur en-but, cherchant du regard le numéro 3 qui venait de les contourner.

Ella n’était pas seulement une star : il était le chaos créatif qui faisait souffler un vent nouveau sur le rugby australien. Sa manière de casser le tempo pour en imposer un autre a façonné la backline la plus excitante du pays.


Brett Kenny – le soliste

S’il y avait un joueur qui comprenait Ella mieux qu’Ella lui-même, c’était Brett Kenny. Plus posé, plus aérien, Kenny n’était pas un joueur de puissance ; il était le savant du timing, le danseur du rideau défensif.

En finale 1981, puis en 82, puis en 83, il est au centre des séquences décisives. Son association avec Sterling en charnière deviendra l’une des plus célèbres de l’histoire du XIII. Les deux hommes ne communiquaient presque pas verbalement : ils se lisaient. Sterling organisait, Kenny improvisait. Et quelque part entre eux, Parramatta gagnait des titres.

Brett Kenny avait cette capacité rare à paraître lent jusqu’au moment exact où il accélérait. Comme un pilote de rallye qui garde toujours une vitesse de réserve que personne ne voit venir.


Peter « Sterlo » Sterling – le cerveau

S’il fallait résumer Sterling en une phrase, on pourrait dire : il était le joueur que Gibson aurait créé en laboratoire s’il avait pu. Une précision totale au pied, une lecture du jeu qui frôlait l’anticipation psychique, une capacité à organiser un match sans jamais prendre la lumière.

Sterling ne faisait pas des actions qui finissaient sur les posters.
Il faisait des actions qui construisaient les posters des autres.

Dans les années 80, les demi de mêlée australiens étaient souvent des guerriers, des distributeurs rudes. Lui était un technicien, un joueur conceptuel, presque mathématique.
Beaucoup d’anciens disent :

“Si Parramatta a dominé, c’est parce qu’ils avaient Sterlo. Tout le reste était amplifié par lui.”

Ce n’est pas un hasard s’il deviendra plus tard l’un des analystes les plus respectés du pays.


Eric « Guru » Grothe – la bête

Si Ella était le funambule et Kenny le danseur, alors Eric Grothe était le cataclysme. Aucun ailier, à cette époque, n’avait sa combinaison de puissance, de vitesse et de férocité dans les contacts. Quand Grothe prenait le ballon, même les packs adverses se redressaient pour voir ce qui allait suivre.

Il ne courait pas : il avalait des mètres. Les essais qu’il inscrit en 1981 et 1982 sont régulièrement cités dans les anthologies du jeu australien, notamment cet essai inoubliable où il casse quatre plaquages sans jamais perdre une once d’équilibre. Ses genoux montaient haut, son buste restait droit, et les défenseurs semblaient tomber comme s’ils heurtaient des branches d’acier.

Sans ses blessures récurrentes, Grothe aurait probablement été considéré comme le meilleur ailier de tous les temps. Avec elles, il est déjà dans le Top 5 de beaucoup.


Mick Cronin – la précision

Cronin, c’était la figure tutélaire. Le joueur venu d’une époque précédente, celui qui avait déjà connu les défaites des années 70, et qui représentait mieux que quiconque la transition entre le Parramatta qui espérait et le Parramatta qui gagnait.

Buteur exceptionnel, centre d’un calme renversant, Cronin ne parlait jamais trop mais jouait chaque match comme s’il s’agissait d’un acte de fidélité envers le club. Son palmarès au pied est démentiel : 1971 points sous le maillot des Eels, un record absolu pendant plus de 30 ans.


La fin d’une ère — et ce qu’il en reste

Après 1986, la dynastie s’effondre comme toutes les dynasties. Pas brutalement : lentement, logiquement. Les cadres vieillissent, les kilomètres pèsent, les blessures s’accumulent, les jeunes ne sont pas encore prêts. L’Australie s’apprête à entrer dans la fin des années 80 puis les années 90, avec d’autres clubs qui émergent, d’autres systèmes qui s’installent.

Mais Parramatta, malgré les années sans finale, ne disparaît jamais vraiment.
Parce qu’un club qui a gagné de cette manière ne peut pas être oublié.
Parce qu’Ella, Grothe, Cronin, Kenny, Sterling ne sont pas de simples noms : ce sont des chapitres fondateurs de la culture du rugby à XIII australien.

Cette équipe n’a pas seulement gagné : elle a raconté ce que peut devenir un club né dans la difficulté quand il découvre enfin qu’il peut, lui aussi, être grand.

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