On dit souvent que Paris n’aime pas le rugby. Qu’elle n’en comprend pas la géographie, qu’elle le trouve trop rural, trop enraciné, trop “Sud-Ouest” pour son esthétique verticale. Mais cette idée reçue cache un épisode presque oublié : l’espace de deux saisons, de 1996 à 1997, Paris a été un acteur central de la ligue la plus folle et la plus ambitieuse de rugby à XIII jamais créée : la Super League. Le Paris Saint-Germain Rugby League, club fantôme, projet cosmique, expérience grandeur nature, fut à la fois un coup de génie, un malentendu douloureux et une tentative magnifique de faire entrer le XIII dans le XXIᵉ siècle. Un club qui a existé dans l’ombre, sans jamais vraiment appartenir à personne, comme un rêve étranger glissé dans la capitale.
On pourrait commencer par mille portes d’entrée, mais la plus juste serait peut-être un mercredi soir de mai 1996. Charlety n’a pas encore été rénové, et les néons qui bordent le stade donnent à la pelouse un vert fatigué de salle d’attente. Il fait doux, un peu humide. Les spectateurs entrent au compte-gouttes, certains par curiosité, d’autres pour soutenir un cousin, un ami, un joueur du Sud “monté” à Paris, comme on disait à l’époque.
Dans les tribunes, les accents se mélangent : des supporters treizistes du Sud venus en bus, quelques Australiens installés à Paris intrigués par l’idée d’un club jouant en Super League, des étudiants qui veulent “voir ce que c’est”. Sur la pelouse, les joueurs s’échauffent, multipliant courses courtes et passes rapides, gestes inhabituels pour la plupart des Parisiens présents.
La sono crache un morceau eurodance déjà daté. L’arbitre anglais fait signe aux capitaines. Et les spectateurs, encore en train de s’asseoir, assistent à un coup d’envoi qui ne ressemble à rien de ce que Paris a déjà vu. Ce soir-là, sans qu’ils le sachent encore, le PSG Rugby League s’inscrit dans une parenthèse unique du sport français.
Pour comprendre ce qu’il représentait, il faut se souvenir que le XIII français porte une histoire cabossée : interdit par Vichy en 1941, spolié, marginalisé, il renaît après-guerre avec des équipes compétitives mais un territoire limité. Dans les années 50, la France bat l’Australie, remplit les stades, mais le sport ne parvient jamais à s’implanter nationalement. La création du PSG RL, dans ce paysage, est une anomalie splendide : un club de XIII dans une capitale qui ne connaît même pas ses règles, conçu presque comme un projet européen avant l’heure.
L’histoire commence pourtant en Angleterre, pas à Paris. La RFL, la fédération britannique, veut révolutionner son sport : terrain plus grand, matches l’été, caméras partout, marketing agressif, salaires dopés par Sky Sports. Murdoch investit lourdement, les clubs anglais rêvent d’un futur brillant, et la Super League prend forme.
Dans cette vision d’expansion, un mot revient : “Europe”. Et dans ce dossier, un autre : “Paris”. Les Anglais veulent une franchise vitrine, une capitale internationale qui apporterait du prestige, des audiences, et ce parfum cosmopolite absent des villes industrielles du Nord.
À la RFL, certains dirigeants voient Paris comme une opportunité historique : sortir le XIII de ses frontières sociales traditionnelles et lui donner un vernis moderne. Peu ont mis les pieds dans la capitale autrement que pour des réunions express, mais l’image de Paris suffit : une ville iconique, capable d’ajouter du charme à un sport souvent jugé trop rugueux.
À Paris, l’idée amuse autant qu’elle dérange. Le PSG version Canal+ vit ses grandes années footballistiques, et voir débarquer un projet de rugby à XIII sous le même blason ressemble à une expérimentation hasardeuse. Mais l’accord se fait : la ville y voit un potentiel d’image, la Super League un marché neuf, et la France treiziste une chance qu’elle attend depuis 50 ans.
Le résultat, c’est un club monté en quatre mois, mélange hétéroclite de joueurs venus du Sud de la France, d’Australiens attirés par l’idée de vivre en Europe, d’Anglais en quête de nouveaux défis, et de quelques jeunes parisiens formés au XIII dans l’anonymat. On les installe à Charlety, un stade alors loin de son aspect actuel, un bloc de béton froid où l’écho résonne plus fort que les chants.
Les habitants du quartier voient arriver des joueurs massifs, les joggeurs croisent des piliers en débardeur, et Paris découvre un sport dont elle ignorait presque tout.
Dans le vestiaire, les premiers jours ressemblent à un carrefour culturel improbable : Australiens, Français, Anglais, un Gallois parfois, chacun avec ses habitudes, ses repères, sa conception du rugby. Les entraînements de pré-saison sont un mélange de sérieux et de découverte, un laboratoire où chacun tente de comprendre comment jouer ensemble alors que tout les sépare.
Le premier match du PSG Rugby League, le 29 mars 1996, n’a pas lieu à Paris mais à Londres, à The Valley, le stade de Charlton Athletic. Devant 17 000 curieux venus observer ce “club français du PSG” d’un œil amusé ou sceptique, Paris affronte Sheffield. Les pronostics sont unanimes : Paris n’a aucune chance. Mais ce soir-là, le club surprend tout le monde.
Paris joue vite, s’adapte, surprend l’adversaire. Les supporters anglais, d’abord ironiques, finissent par applaudir les actions bien menées. Le PSG XIII s’impose 30–24. C’est un choc pour la presse britannique, un tremblement discret en France. Le lendemain, certains journaux anglais parlent d’un “début inattendu”, d’autres saluent l’audace du projet.
Dans les pubs du Nord britannique, on ne parle que de ça : un club monté en quatre mois qui bat une équipe installée depuis des années. Même si personne n’imagine encore que Paris deviendra un poids lourd, l’étonnement est réel.
De retour à Charlety, la réalité reprend ses droits. Les premiers matchs à domicile ressemblent à des séminaires internationaux improvisés. Dans les tribunes, on trouve un mélange improbable : vieux treizistes du Sud venus supporter “les petits Français contre les gros Anglais”, étudiants parisiens attirés par un match exotique à 40 francs, supporters du PSG foot venus par curiosité, et groupes d’Australiens expatriés qui découvrent l’existence du club par hasard et adoptent immédiatement ce PSG-là comme un hommage lointain à leur pays. L’ambiance est parfois chaleureuse, souvent clairsemée, toujours étrange. Charlety sonne creux comme un auditorium mal insonorisé.
Certains expatriés anglais, installés à Paris pour le travail, s’assoient systématiquement dans le même coin du stade. Pour eux, voir du rugby à XIII dans la capitale française relève presque du miracle. Ils viennent pour retrouver un morceau de chez eux, même devant un stade à moitié vide. Leur simple présence donne à ces rencontres un parfum d’international que même les clubs anglais envient parfois.
Sur le terrain, pourtant, il se passe des choses intéressantes. Paris ne domine pas, loin de là, mais Paris joue. Vite. Tactiquement parfois n’importe comment, mais avec un enthousiasme qui surprend les Anglais. Les joueurs français découvrent la violence du XIII anglais, ses contacts secs, son rythme constant. Les Australiens, eux, apprennent à arriver à l’entraînement à l’heure et à vivre dans une ville où une bière coûte le prix d’un repas complet à Townsville. Les Anglais de l’effectif savourent la vie parisienne en se moquant du métro et des cafés où personne ne comprend leur accent de Batley ou de Hull.
Les entraînements sont un chaos permanent. Les coachs anglais rouspètent, les Français s’adaptent, les Australiens rigolent. Une fois par semaine, certains joueurs s’éclipsent pour aller visiter Paris avec des proches en vacances, profitant de la ville comme d’un terrain de jeu entre deux séances vidéo. À l’infirmerie, on parle blessures et quartiers où sortir. C’est un club professionnel dans un environnement amateur, ou l’inverse. Un club où tout le monde vit à côté du projet autant qu’il vit pour lui.
Les voyages en Angleterre sont des expériences à part. L’équipe découvre l’atmosphère compacte des stades du Nord, les tribunes serrées, la météo agressive. À Bradford, à Leeds, à St Helens, les joueurs français mesurent l’écart entre leur culture sportive et celle des clubs historiques de Super League. Les Australiens retrouvent des sensations connues, mais sont surpris par l’intensité et l’engagement britannique. Le PSG RL vit des soirées dures, parfois humiliantes, mais toujours formatrices.
Ce désordre, pourtant, accouche parfois de nuits héroïques. Comme ce soir d’avril 1997 où Paris bat Wigan. Oui, Wigan : le titan, le symbole du XIII anglais, le club le plus titré d’Europe. Le PSG XIII, ce bricolage franco-anglo-australien, l’emporte 30–24 dans un match aussi irrationnel qu’inoubliable. Les Anglais sont surpris, la presse britannique en fait un événement, les joueurs parisiens savourent une rare victoire qui fait date.
Personne ne sait vraiment comment expliquer ce match. C’est un accident magnifique, le moment où l’on se dit que le projet parisien aurait pu être quelque chose.
Ce soir-là, l’ambiance à Charlety est unique. Pour une fois, le stade semble résonner comme un vrai terrain de rugby. Les supporters, même peu nombreux, vibrent avec l’équipe. Les dirigeants anglais présents ce soir-là comprennent fugacement ce que ce projet aurait pu devenir : un club phare européen, capable d’exploits ponctuels et de coups d’éclat médiatiques. Le lendemain, plusieurs articles britanniques saluent la performance parisienne, preuve que l’équipe n’est pas qu’une expérience exotique.
Mais pour chaque victoire improbable, il y a les gifles sévères : les déplacements à Bradford sous la pluie glacée, les déroutes à Leeds où le PSG ressemble à une équipe junior, les matchs à domicile joués devant 1500 spectateurs dont 400 touristes perdus. Les dirigeants s’agacent, Canal s’en lasse, la RFL s’interroge. Les finances s’essoufflent. Le XIII français, loin de soutenir franchement le club, se méfie d’un projet trop éloigné de ses valeurs historiques. L’idée de faire de Paris un pilier européen du XIII reste un rêve anglais, pas une ambition française.
Car derrière la vitrine glamour, il y a ce que les Anglo-saxons découvrent trop tard : Paris n’a aucune culture XIII. Aucun club amateur fort. Aucun vivier local. Aucun imaginaire. Ce n’est pas Perpignan, ce n’est pas Leeds, ce n’est pas Sydney. À Paris, le XIII n’existe pas. Le projet parisien est un accélérateur posé sur du vide.
Dans le Sud, les clubs traditionnels regardent l’expérience parisienne avec une certaine distance. Certains y voient une chance manquée, d’autres un projet trop artificiel pour durer. Pendant ce temps, les clubs anglais, confrontés à leurs propres enjeux financiers, commencent à juger l’aventure trop coûteuse en énergie et en logistique. La magie initiale s’estompe, et le PSG RL apparaît comme une parenthèse intéressante mais instable.
En 1997, la Super League doit se recentrer. Et la première variable d’ajustement, c’est Paris. Le club est abandonné comme une start-up qui n’a pas trouvé son marché. Le PSG Rugby League disparaît aussi vite qu’il est apparu, remplacé brièvement par une version encore plus fragile nommée “Paris Broncos”, qui vivra quelques mois dans un anonymat complet avant de rendre l’âme.
Et pourtant, tout cela importe. Car le PSG Rugby League a représenté quelque chose de rare : une tentative d’inventer un rugby à XIII qui ne serait ni celui des villages du Sud, ni celui des friches industrielles anglaises. Un rugby urbain, international, audacieux. Un rugby qui aurait pu exister si le timing, la politique, la stratégie et l’argent avaient été au rendez-vous. Un rugby que les Dragons Catalans, vingt ans plus tard, incarnent enfin.
Dans les archives de la RFL, il reste encore des photos du PSG RL : joueurs alignés devant la Tour Eiffel, visages fatigués après des défaites anglaises, maillots trempés dans un stade venté. Ces images racontent un projet inachevé, un rêve interrompu, mais aussi une ambition sincère d’ouvrir le rugby à XIII à d’autres horizons que ses bastions traditionnels. Elles rappellent que parfois, l’audace et l’échec sont intimement liés. Et que les deux, ensemble, écrivent de belles histoires.
Aujourd’hui encore, les dirigeants de la Super League évoquent parfois l’idée d’un retour d’un club français à Paris. L’échec du PSG XIII intrigue, fascine, inspire. Peut-être parce que tout le monde aime les histoires de projets trop grands pour l’époque. Ou peut-être parce qu’en regardant ces images de 1996, on se dit que Paris avait une chance d’être une capitale treiziste, même fugacement, même maladroitement. Et qu’il n’y a rien de plus beau qu’un club qui n’a jamais vraiment existé, mais qui aurait tellement mérité de durer.

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