« Il faudrait que ce soit plus simple. »
Je ne viens pas du rugby à XIII. Pas du tout. J’ai trente-deux ans dans quelques jours, et depuis 2005, je suis le rugby à XV avec avidité. Et pour cause : j’ai grandi dans un endroit où le XV occupe toute la place — Toulon et sa région plus précisément. Ici, le RCT est roi, empereur même, sans aucune contestation sportive possible, pas même du sport le plus populaire du monde – celui qui se joue avec les pieds et un ballon rond.
Ici, « l’autre rugby » n’existe pas. À peine une rumeur, presque un mythe. Ce n’est pas que l’on s’en désintéresse ; c’est, plus simplement, qu’on n’a jamais eu l’occasion de s’y intéresser. Aucun club historique qui aurait transmis une nostalgie régionale, aucun club actuel suffisamment structuré pour attirer l’œil — même si, en réalité, un nouveau projet sportif a vu le jour récemment en quatrième division. Rien ni personne, donc, pour me transmettre la passion du XIII.
La seule façon d’apercevoir les mots « rugby » et « XIII » côte à côte consiste à feuilleter distraitement les dernières pages de Midi Olympique, le matin, en buvant un café sur le port. Le journal y entasse les scores du championnat français semi-professionnel — le Super XIII, anciennement Elite 1 — sur une seule page. Une page qu’il y a quelques mois je tournais aussitôt, machinalement, sans jamais considérer qu’un jour, ce cousin étrange de mon cher XV puisse m’intéresser.
Car j’adore le XV. Vraiment. J’en suis fou. Je l’aime même davantage que le football, pourtant premier amour absolu. J’aime sa palette, ses dichotomies : vitesse et pesanteur, espace et densité, force et légèreté, plaisir et douleur, simplicité et exigence. J’aime ses clubs historiques, ses rivalités et ses légendes.
Mon premier souvenir de rugby est aimable : Pierre Mignoni venait initier les gamins du village où j’ai grandi. Le suivant l’est moins : 2002, une défaite glaciale contre Grenoble, pluie, Mayol quasi vide, mon père tirant la tronche. Trois ans plus tard, la montée en Top 14 se gagnait contre Tarbes, fin mai 2005, avec une équipe aussi limitée que légendaire : Fitzgerald, Traversa, Vickers-Pearson, Labadze, Dridi, Teisseire, Jagr, Whitford, Ourak… et la relégation immédiate l’année suivante. Tout cela m’a construit.
Cette passion du XV est ancienne, enracinée. Alors comment le XIII a-t-il pu pénétrer dans mon sanctuaire personnel ?
Par un détail. Un match de Top 14, je ne sais plus lequel. Un point de règlement tatillon. Un énième arrêt de jeu. Une décision peu lisible. Et soudain, une réflexion en pensant au premier pauvre diable venu souhaitant s’intéresser au rugby : « Il faudrait que ce soit plus simple. »
Je tiens à le préciser : je n’ai jamais considéré les arbitres du Top 14 comme incompétents ou malhonnêtes. Oui, j’ai connu des frustrations, des incompréhensions, des colères. J’ai haï Craig Joubert en 2011, Ben O’Keefe en 2023 — à tort ou à raison. Oui, certains arbitres me semblent meilleurs que d’autres. Oui, l’arbitrage-maison existe, et presque statistiquement. Mais globalement, j’ai toujours pensé que le rugby à XV était un sport extrêmement difficile à arbitrer, et que les arbitres faisaient de leur mieux.
Mais ce jour-là, oui, l’idée s’est installée : « Plus simple ». Et cette idée a ouvert une brèche. Comment un sport aussi populaire en France peut-il être aussi difficile à comprendre ? Comment peut-il reposer sur un mille-feuille de règles subtiles, sur des zones grises, sur la décision d’un seul homme qui doit parfois hiérarchiser plusieurs fautes simultanées ? Comment espérer séduire le grand public avec une telle complexité ?
De fil en aiguille, j’ai imaginé un rugby… sans mêlées à refaire, sans rucks illisibles, sans touches interminables. Un rugby « pur », où le plaqué se relève, libère, transmet. Où l’on avance, déborde, surprend. Où l’on ne perd pas la balle dans un amas informe. Où l’on ne casse pas le rythme à chaque contact. Où la lisibilité serait totale.
Bien sûr que les combats dans les rucks ont leur charme. Que les mêlées entre deux énormes packs sont délicieuses à voir. Que les contres en touche sont addictifs. Mais visuellement, objectivement, le XV est une bouillie. Même pour un initié. Les ralentissements, les zones obscures, les décisions impossibles… tout cela repeint l’action en gris. Et si on ne gardait qu’une seule dimension du XV, ce ne serait certainement pas les phases statiques mais bien le jeu debout, le jeu effectif. L’évitement, le duel, l’impact ballon en main, la passe après contact, c’est tout ce que le rugby a de plus vivant.
Alors j’ai repensé à ce rugby-là. Celui qui existe déjà. Celui que j’avais ignoré. Celui qui, depuis un siècle, propose exactement cela : le rugby à XIII.
Et avant même de m’intéresser au jeu, j’ai voulu comprendre pourquoi le XV était roi en France et pas le XIII. Puisqu’en théorie, le XIII est plus lisible, plus « télégénique » pour un spectateur lambda. En Australie, il est même roi, et pas que du rugby, du sport tout court – à peu de choses près. Alors pourquoi pas chez nous qui sommes si friand de rugby ? Cela n’avait aucun sens. Sauf si l’histoire, quelque part, s’était chargée de l’empêcher d’exister.
Je savais déjà qu’en France, seuls deux clubs ont une structure professionnelle digne de ce nom. Mais comment en était-on arrivé là ? Pourquoi ce désert treiziste ? La réponse résidait dans l’Histoire avec un grand H — une Histoire dont j’ignorais tout et qui allait bientôt me frapper en plein cœur.
Je me suis donc plongé dans la genèse du XIII. L’Angleterre. La ville d’Huddersfield, 1895. Le schisme. La rupture. Une histoire de justice sociale. C’est en toute humilité que je m’adresse à d’éventuel rares futurs lecteurs de ce site : pour ceux qui connaissent déjà cette histoire, vous pouvez sauter quelques paragraphes. Mais pour les autres, je vous invite à tout lire car c’est à mon humble avis, l’un des épisodes les plus fascinants du sport moderne.
Aux origines du XIII : salaires et sécession
Le rugby à XV – bien qu’on ne faisait pas de distinction numérique à l’époque – né dans le Sud de l’Angleterre, était un sport d’élite. Il se jouait d’ailleurs, dans sa forme primitive, non pas à 15 mais à 20 joueurs. Ses premiers pratiquants étaient des universitaires, des médecins, des avocats, des propriétaires. Très vite, le rugby attire aussi les milieux ouvriers du Nord, venus y trouver un exutoire.
Cependant un problème apparut bientôt : s’entraîner et jouer au rugby leur coûtait du temps… et donc de l’argent. Les ouvriers perdaient des heures de salaire en jouant. Ils demandèrent donc une compensation financière. Rien d’extravagant. Juste une équité.
Mais pour les dirigeants du rugby — majoritairement de la classe sociale dite « supérieure » — cette idée était inacceptable : le professionnalisme était contraire à leur vision du sport-amateur, leur code moral, leur classe sociale. C’est presque comique rétrospectivement : ce sport était pratiquement conçu pour exclure les pauvres.
Les nombreux partisans du professionnalisme n’eurent alors d’autre choix que de faire « sécession » et fondèrent leur propre structure : la Northern Rugby Football League (NRFL). Northern car, comme dit plus haut, le rugby avait été créé par une élite majoritairement sudiste. Or les ouvriers étaient eux majoritairement dans le Nord du pays. Dès lors il y avait deux rugby qui coexistaient en parallèle : celui du sud, traditionnel et amateur ; et celui du nord, progressiste et professionnel – ou du moins existant sous une forme primitive de professionnalisme car, malgré tout, les joueurs n’étaient pas des rugbymen à temps plein comme aujourd’hui, seulement des travailleurs qui avaient – enfin – obtenu une juste compensation financière à leur investissement sportif.
Bientôt, les règles du rugby aussi changèrent dans le Nord. Là haut, on alla vers un sport plus lisible, plus aligné avec le public qui souhaitait un spectacle populaire, un divertissement… Mais aussi un sport plus protecteur envers la santé des joueurs qui, rappelons-le, à chaque match mettaient leur gagne-pain en jeu – leur propre corps. Eh oui : une blessure au bras, à la main ou au dos, et vous ne travaillez plus pendant plusieurs jours voire semaines, soit autant d’argent que vous ne gagniez pas…
Exit donc les mêlées fermées disputées, les mêlées ouvertes (les fameux rucks bien que ce terme s’applique aussi aujourd’hui à la phase de « tenu » propre au XIII) où ça plonge et ça cogne de partout, les mails pareillement chaotiques, ainsi que les touches aériennes dangereuses… Retirez aussi deux joueurs à chaque équipe – et voilà que le XIII fut. Plus de rythme, plus d’espaces, moins de danger… A l’inverse, dans le sud, le XV conservait sa dangerosité totale, mais aussi sa complexité élitiste qui semblait presque dire : « C’est tant mieux si vous ne pouvez le comprendre, car nous ne voulons pas que vous vous y intéressiez ».
Dans le Nord industriel de l’Angleterre, le XIII ne tarda pas à prendre une ampleur que je n’avais jamais soupçonnée. Là-bas, dans ces villes où les usines rythmaient les journées, où les mines creusaient des existences dures et où les chantiers navals formaient la toile de fond de vies entières, le rugby à XIII devint naturellement le sport de ceux qui n’avaient ni privilèges ni prétention. Wigan, St Helens, Hull, Leeds, Bradford : autant de noms qui, pour l’observateur extérieur, évoquent vaguement du football de divisions inférieures, mais qui pour les habitants de ces régions, incarnent quelque chose de bien plus important. Le XIII y fut adopté non pas comme une activité sportive parmi d’autres, mais comme un véritable rite, un ciment collectif, un espace de communion hebdomadaire.
Ce qui m’a frappé, en découvrant cela, c’est à quel point le XIII s’inscrivait parfaitement dans la sociologie de ces territoires. Il n’exigeait aucun bagage technique venu d’une école privée, aucune filiation sportive, aucun capital culturel particulier. Il suffisait d’aimer le jeu, d’aimer le combat loyal, d’aimer la clarté des gestes, la franchise des impacts. Le samedi, on allait voir son équipe jouer avec la même simplicité qu’on allait travailler la semaine : parce que c’était là que la vie se trouvait, là que l’on se reconnaissait, là que l’on s’unissait. Pendant ce temps, le XV restait, dans l’immense majorité du pays, un sport universitaire, intellectuel, un héritage d’écoles prestigieuses, une sorte d’antichambre sociale qui appelait à elle ceux qui en avaient déjà les clés.
Ce contraste m’a profondément marqué. Car en Angleterre, bien plus qu’en France, le rugby est réellement séparé en deux mondes. Non pas deux versions d’un même jeu, mais deux visions de la société. Et cette opposition, née à la fin du XIXᵉ siècle avec le schisme, continue de s’exprimer aujourd’hui encore : le XIII comme sport du Nord ouvrier, et le XV comme bastion du Sud privilégié. On dit souvent que le football est la religion des Anglais ; c’est vrai. Mais dans ces poches industrielles, dans ces banlieues du Yorkshire et du Lancashire, j’ai compris que le rugby à XIII est bien davantage qu’un simple sport : c’est un marqueur identitaire presque aussi ancien que l’industrie elle-même.
Mais c’est finalement en Australie, au tournant du XXᵉ siècle, que le XIII va connaître sa plus spectaculaire transformation. En découvrant son histoire là-bas, j’ai compris à quel point ce jeu, à des milliers de kilomètres de sa terre natale, avait trouvé un terrain encore plus fertile qu’en Angleterre. Car la société australienne du début du siècle était elle aussi traversée par une fracture nette entre les écoles privées des villes — où l’on jouait au rugby union — et les banlieues populaires, souvent rudes, où les travailleurs et les migrants cherchaient un sport qui leur ressemble. Le XIII, en s’implantant à Sydney en 1908, trouva immédiatement son public naturel.
Le rugby league australien devint très vite un monde à part entière. Ses clubs se transformèrent en institutions sociales, ancrées dans des quartiers que l’on défendait comme des morceaux de soi. A Sydney plus que nulle part ailleurs, l’opposition entre le nord et le sud (ici inversée – logique, on est dans l’hémisphère sud !) cristallisait bien le confit social humain : dans le nord, la City, les entreprises puissantes, les banlieues riches sur la côte où l’on va faire du surf le week-end… s’opposaient au sud et ses quartiers ouvriers qui eux, étaient riches culturellement. Les South Sydney Rabbitohs, les St-George-Illawara Dragons, les Cronulla-Sutherland Sharks, s’opposent aux Sydney Roosters, aux Manly Sea-Eagles, aux North Sydney Bears. A l’ouest, les Paramatta Eals et Penrith Panthers s’opposent aux Tigers de Balmain… On pense aussi aux ouvriers de Newcastle, juste au-dessus de Sydney…
S’expatrier dans un autre continent n’avait pas du tout vidé le XIII de sa substance sociale, il l’avait limite renforcé… Les rivalités avaient des allures presque tribales – et toujours aujourd’hui d’ailleurs Tout, dans ce paysage sportif, renvoyait à une Australie populaire, fière, forgée par l’effort et la solidarité. Le XIII devint un langage, un territoire mental, un miroir des classes populaires australiennes — là encore, en opposition au XV, assez peu populaire par ailleurs en Australie, loin derrière le League, mais aussi le footy et le cricket.
Et pourtant, au milieu de cette saga sportive, un épisode se détache comme une fracture morale, un acte fondateur aussi essentiel que le schisme anglais : l’affaire Denis Tutty. Je ne connaissais bien sûr pas son nom avant de m’intéresser au XIII, et pourtant, son geste solitaire a changé le destin de tous les joueurs australiens. À la fin des années 1960, Tutty, alors jeune joueur prometteur des Balmain Tigers, se heurta à une règle scandaleuse : la « retention clause ». Une clause qui permettait à un club de retenir un joueur indéfiniment, même s’il ne voulait plus y jouer, même si le club cessait de le payer. Une sorte de servage moderne, dissimulé dans un contrat sportif.
Tutty s’y opposa frontalement. Non pas pour exiger davantage d’argent, non pas pour menacer son club ou faire un caprice de star, mais simplement parce qu’il estimait qu’un joueur — comme n’importe quel travailleur — devait être libre de choisir son employeur. Ce geste, banal pour nous, fut perçu comme un blasphème par la ligue. Balmain l’écarta immédiatement. La NSWRL l’interdit de jouer. Tutty perdit tout : son salaire, sa carrière, sa place en sélection. On tenta de le briser. Il survécut en jouant… au water-polo, pendant qu’il engageait une bataille judiciaire contre le système.
Et pourtant, il ne céda pas. En 1971, la Cour suprême d’Australie trancha : la rétention était illégale. Les joueurs devenaient enfin libres.
Tutty venait de faire exploser le dernier carcan féodal du rugby league. Je fus frappé par la puissance symbolique de cette histoire.
Le XIII, en Australie comme en Angleterre, avançait toujours dans la même direction : défendre les joueurs issus du peuple contre des institutions qui, trop souvent, les utilisaient sans les respecter. Il y avait là un fil rouge qui traversait les décennies : la justice sociale, encore et toujours.
À partir des années 1970 et surtout 1980, libéré de ces carcans, le rugby league entra dans une nouvelle ère. La NRL, structurée autour de ses clubs historiques, commença à prendre une ampleur phénoménale. Puis, dans les années 2000, elle devint l’un des plus grands championnats sportifs du monde. Un monstre économique et culturel. L’hémisphère Sud entier vibrait pour ce sport : ses droits TV explosèrent, ses stades se remplirent, les communautés du Pacifique y trouvèrent un espace de représentation rare. L’Australie y devint presque invincible, tandis que Tonga, Samoa, la Papouasie-Nouvelle-Guinée et Fidji émergeaient comme de nouvelles puissances régionales, capables de défier les grandes nations historiques.
Et malgré toute cette histoire, malgré cette logique de classes, malgré ces combats successifs pour la dignité des joueurs, le troisième acte — celui qui m’a sans doute le plus marqué — ne se déroule ni en Angleterre ni en Australie, mais chez nous, en France. Une France où l’histoire du XIII est non seulement politique, mais tragique. Une France où le rugby à XIII a connu, dans les années 1930, une ascension fulgurante et populaire, avant d’être littéralement éradiqué par un régime autoritaire. Une France où, malgré toutes les humiliations subies, le XIII renaîtra encore, lentement, patiemment, jusqu’à retrouver aujourd’hui une nouvelle trajectoire grâce aux Dragons Catalans et au Toulouse Olympique.
Une page sombre de l’Histoire française
Lorsque le XIII se développe réellement en France, autour de l’année 1934, il arrive au moment exact où le XV français traverse une crise morale profonde. Le professionnalisme « marron », clandestin, gangrène alors la FFR : on paye des joueurs en douce, on déplace des enveloppes sous la table, tout ça pour attirer les meilleurs. L’affaire Yves Bergougnan — un talentueux joueur du Toulouse Olympique XIII acheté grassement sous le manteau pour rejoindre le Stade Toulousain — en est l’exemple parfait. Le XV se veut amateur, vertueux, digne… mais n’hésite pas à utiliser tous les moyens pour conserver son ascendant. Hypocrisie totale.
Dans ce contexte corrompu, le XIII est perçu comme une alternative moderne, claire, professionnelle au grand jour, sans hypocrisie. En quelques années seulement, son essor est fulgurant. Les stades se remplissent, les supporters affluent, les journalistes s’y intéressent, les joueurs du XV basculent par dizaines, séduits par ce jeu plus rapide, plus limpide, plus « juste ». On l’oublie aujourd’hui, mais dans les années 1930, oui, le rugby à XIII était en train de devenir plus populaire que le XV. Il représentait déjà le futur du rugby français : un sport spectaculaire, professionnel, ambitieux, ouvert sur le monde.
Cette montée en puissance, on la doit notamment initialement au grand monsieur du rugby à XIII français, un certain Jean Galia, instigateur de notre propre schisme. Après avoir été lui-même coupable de professionnalisme marron dans sa pratique du XV, il structura le XIII en France sous l’influence des anglais. Grâce à son équipe de tournées, « Les Pionniers », aussi appelés « Galia’s Boys » (parmi lesquels on retrouve un certain Charles Mathon bien connu dans l’Ain), la pratique du XIII se développa à travers le pays, pas seulement dans le sud-ouest, mais aux coins de l’Hexagone.
Et puis, en 1940, tout bascule. Vichy arrive au pouvoir. Le régime de Pétain, réactionnaire, moraliste, viscéralement hostile au professionnalisme, voit dans le XIII un danger : un sport moderne, progressiste, populaire, né d’une rupture et porté par des valeurs que l’idéologie pétainiste abhorre. Le XV français — qui a ses entrées au gouvernement et n’a jamais caché sa haine pour son « cousin » — appuie alors de tout son poids. On souffle au régime que le XIII doit disparaître. Que ce jeu est immoral, dangereux, corrupteur. Que seul le XV est digne.
Et le système obéit. Le rugby à XIII est interdit. Pas concurrencé. Pas freiné. Interdit. Du jour au lendemain, tous les clubs sont dissous. Leur argent saisi. Leurs infrastructures confisquées et données aux clubs de XV. Le terme de « rugby à XIII » lui-même est proscrit : on doit parler du « Jeu à XIII » pour ne pas « souiller » le rugby – cela durera jusque dans les années 80 !C’est une liquidation politique pure et simple. Un acte de destruction culturelle. Il n’existe d’ailleurs aucun équivalent contemporain : jamais un sport n’a été supprimé par décret dans un pays occidental moderne.
On note que le rugby à XV devint à cette période, en quelque sorte, un sport officiel du régime de Pétain. On créa ni plus ni moins une compétition qu’on appela… la Coupe du Maréchal ! De manière abjecte et adossée à des êtres abjects, le rugby à XV obtenait enfin une reconnaissance nationale, derrière laquelle il avait longtemps couru, celle que d’autres sports avant lui avaient obtenu au mérite, eux.
Lorsque la France est libérée, en 1944, le XIII tente de renaître. Mais rien ne lui est rendu. Les stades, les comptes bancaires, les biens matériels — tout a disparu dans l’opération au profit du XV qui, a bénéficié de cette purge pour s’installer profondément dans le paysage français. Le contraste est terrible : d’un côté, un sport méthodiquement détruit ; de l’autre, un sport qui a consolidé son pouvoir grâce à ce crime silencieux.
Et pourtant, malgré cette violence, malgré cette humiliation nationale, malgré l’indifférence quasi générale, le XIII va connaître un miracle.
Dans les années 1950, l’équipe de France de rugby à XIII devient non seulement bonne : elle devient exceptionnelle. Elle joue un jeu flamboyant, audacieux, poétique même par moments. Emmenée par ses plus grandes légendes, le catalan Puig Aubert et le marseillais Jean Dop, le XIII de France renverse l’Australie et la Nouvelle-Zélande dans leur propre jardin, et remplit chaque stade où elle joue dans l’hémisphère Sud. À Sydney, on dit que la France joue « le plus beau rugby league du monde ». Une phrase qui paraît aujourd’hui irréelle, presque mythologique. Et pourtant, elle fut vraie.
Lorsque l’équipe rentre à Marseille, par bateau, 100 000 personnes viennent l’accueillir sur le port. Une scène invraisemblable : des Français célébrant des héros qu’ils n’ont… jamais vus jouer. Ils n’ont que les récits, les dépêches, les échos lointains. Mais ces échos suffisent à enflammer l’imaginaire.
Vous imaginez ? La France du XIII, humiliée par Vichy, humiliée par les dirigeants quinzistes, avait réussi une revanche poétique : elle devenait la meilleure équipe du monde.
Mais ce feu, hélas, ne dura pas. Le XIII français, amputé de ses bases structurelles, de son argent, de ses stades, de ses réseaux, manquera le train du développement moderne. Les décennies suivantes sont celles de l’oubli progressif : les médias ne relaient rien, l’État ne soutient pas, les clubs végètent, enfermés dans quelques bastions du Sud — les pays cathares, l’Aude, l’Hérault, le Tarn, le Vaucluse, la banlieue perpignanaise. Le XV, lui, continue sa marche triomphale. Il bénéficie des infrastructures, des écoles, des institutions, de l’argent public, des télévisions. Il devient l’un des sports majeurs du pays.
Puis arrive 1995. Après un siècle à combattre le professionnalisme au nom d’un mythe moral, le XV l’adopta finalement en une nuit. Et ce jour-là, il devint exactement ce qu’il avait reproché au XIII pendant cent ans : professionnel, marchand, spectaculaire. Ce retournement n’effaça aucune injustice : il en éclaira seulement la cruauté. Mais le mal est fait : il a déjà capté tout l’écosystème sportif français – le XIII, lui, reste semi-pro, sous-financé, sous-exposé, presque invisible. Et pourtant — et c’est peut-être ce qui m’a le plus ému dans toute cette histoire — il continue d’exister.
Et puis, un siècle après le schisme initial, alors que tout semblait figé, deux projets vont bouleverser cette inertie : les Dragons Catalans, à Perpignan, et le Toulouse Olympique, en Haute-Garonne. Deux clubs qui comprennent quelque chose que personne n’avait compris avant eux : si le XIII français veut exister, il doit s’extraire du cadre français et se confronter aux meilleurs. Il doit entrer dans les ligues anglaises. Il doit se mesurer aux clubs anglais. Il doit retrouver le niveau international que la France avait autrefois.
Les Dragons Catalans entrent en Super League en 2006. Pour la première fois depuis la destruction de 1940, un club français retrouve l’élite réelle du rugby à XIII européen. – on ne comptera pas, bien qu’elle soit à saluer dans son idée initiale plus que dans la façon dont elle a été faite, la tentative du Paris Saint-Germain de créer sa propre équipe de rugby League, qui disputa la compétition entre 1996 et 1997 diffusée sur Canal + – seul géant médiatique ayant tenté de faire entrer le XIII français dans l’ère moderne, c’est à saluer également. On notera aussi juste avant, la French Rugby League de Jacques Fouroux et ses fameuses villes-provinces, qui aura tenu deux saisons et en partie périclité précisément à cause de la Super League de 1996.
Et dès les premières années des Dragons, quelque chose se passe : les stades se remplissent, l’équipe progresse, le public catalan adopte le club comme une fierté régionale, l’image du XIII se transforme. Il faut dire que le XIII étant une tradition tenace en pays cathare, la formation et le jeu sont de qualité. C’est une véritable force dont se sert le club à plein. En parallèle, la fusion des historiques XIII Catalan et Saint-Estève continue elle d’évoluer en championnat de France en tant qu’équipe de développement (à la manière de ce qui se fait en Australie, mais aussi dans les sports américains qui ont leurs propres ligues mineures de développement) et devient un gros vivier à talents. On notera aussi le développement de pôles de formation performants à Albi, Avignon, et bien sûr Carcassonne.
En 2018, moment historique : les Dragons Catalans remportent la Challenge Cup à Wembley. Devant tout le Royaume-Uni, un club français, dans le temple du rugby anglais, brandit un trophée majeur. C’est une revanche symbolique immense : le XIII français, interdit par Vichy, humilié par l’histoire, réduit au silence pendant 60 ans… … remporte un titre que même de grands clubs anglais n’ont jamais touché.
Puis arrive 2021 : finale de Super League, Old Trafford, face aux Saints. Une défaite, certes, mais un moment mémorable, presque un miracle sportif. Les Dragons viennent de prouver que le XIII français peut rivaliser avec le gratin mondial, et ce en une quinzaine d’années seulement, lui qui a été dans la nuit totale pendant près de soixante ans.
Le Toulouse Olympique, de son côté, se développe avec une ambition structurée, patiente et professionnelle. Le « TO » est intégré peu de temps à la Super League, revient en France, puis en en deuxième division anglaise (le Championship) et finit par revenir à la Super League en 2025 en remportant une finale de Championship face à York. En 2026, nous aurons donc deux clubs français dans une compétition majeure du XIII, et considérant d’où le XIII vient, c’est absolument fantastique – et presque un miracle statistique.
Et moi, au milieu de tout cela, je me suis rendu compte que je n’étais pas tombé amoureux d’un sport, mais d’un récit. D’un combat. D’une identité. Avant même d’aimer ses actions, son rythme, son intensité, son ambiance… j’ai aimé l’Histoire de ce sport. C’est fou non ? Avant même de comprendre les règles, j’ai aimé le sens profond dont il était empreint. Le XIII n’est pas seulement un jeu : c’est un héritage. Un héritage de justice sociale, d’injustices politiques, de résistance culturelle. Un sport qui dit quelque chose que peu de sport disent – et à ce titre, je le rangerais clairement aux côtés du basketball.
Le XIII, une passion nouvelle
Mais l’histoire, aussi passionnante soit-elle, n’aurait été qu’une curiosité intellectuelle si elle n’avait pas débouché sur un plaisir concret : celui de regarder du rugby à XIII aujourd’hui, en 2025, avec mes yeux d’adulte, de passionné de sport, et surtout de passionné de rugby. Il m’a fallu un temps pour comprendre que ce qui m’avait happé au départ — l’injustice, les luttes sociales, l’effacement, la renaissance — n’était que la porte d’entrée. Que mon attachement véritable viendrait en réalité d’autre chose : du jeu lui-même, du jeu tel qu’il se pratique aujourd’hui, avec ses rythmes, ses automatismes, ses lectures, son esthétique propre, et sa logique implacable.
Quand j’ai commencé à regarder vraiment du XIII, pas seulement des extraits de highlights mais des matchs entiers — NRL, Super League, Dragons, Toulouse — j’ai ressenti quelque chose que je n’avais plus ressenti depuis longtemps devant du sport : une sensation de fraîcheur. Comme un espace mental vierge, un terrain de découverte où tout est à comprendre, où chaque action est une petite révélation.
Je me souviens d’un match de NRL — je ne sais même plus lequel — où j’ai été frappé par la netteté du mouvement offensif. Rien ne semblait brouillon, rien ne semblait gratuit. Chaque montée défensive avait un sens. Chaque play-the-ball réorganisait l’espace. Ce que j’avais imaginé en théorie, en rêvant d’un rugby plus simple, plus clair, prenait soudain forme devant mes yeux. Au XIII, la lisibilité est immédiate, mais la compréhension fine ne l’est pas — et j’ai adoré ça. Le jeu te parle tout de suite, mais d’une certaine façon, il te garde aussi à distance, juste assez pour que tu aies constamment envie d’en apprendre davantage, de comprendre les mécanismes individuels et collectifs invisibles. C’est exactement le contraire du XV, où l’on comprend trop lentement tout en étant noyé par les subtilités du jeu et de ses règles avant même d’avoir saisi l’essentiel.
La première fois que j’ai regardé un match complet, ce n’était d’ailleurs pas de la NRL – qui aurait pourtant été une porte d’entrée évidente pour un néophyte. Non, c’était un match de première division française sur une chaine YouTube. Albi-Carcassonne, les deux meilleures équipes du Super XIII actuellement. Et malgré la réalisation pauvre et paresseuse, les commentaires grésillants, l’overlay audiovisuel minimaliste de la retransmission… j’ai senti cette petite étincelle et j’ai pensé : « Oui, c’est ça. C’est exactement ça que je cherchais. »
Et cette sensation continuait de revenir, match après match. J’ai découvert le rythme, la densité physique, la précision technique. Les phases répétées qui créent une tension, comme une montée d’intensité contrôlée. Le cinquième tenu qui devient un moment dramatique à lui seul, un choix existentiel : tenter, jouer court, trouver l’espace profond au pied, forcer l’adversaire à commettre une erreur en le mettant sous pression.
Et ce qui m’a le plus surpris, je crois, c’est à quel point je retrouvais quelque chose que j’aimais profondément dans le XV… mais sous une forme plus nette, plus épurée, presque plus honnête. Le XIII te donne la même dose de stratégie, de puissance, de vitesse, de courage — mais il te la donne sans opacité. Sans difficulté, sans autant de frustrations liées au rythme, aux blessures, à l’arbitrage… C’est là que j’ai compris que ce plaisir n’était pas un simple effet de nouveauté. C’était une redécouverte, une manière de revivre ce que j’avais ressenti devant les milliers de matchs du RCT, du XV de France et des autres : ce frisson de voir un sport se déployer devant toi, sans trop savoir le commenter mais en sentant que quelque chose de juste est en train de se passer.
Je n’ai pas quitté le XV. Mais désormais, mon cœur bat pour les deux sports. Et dans ce duo inattendu, le XIII a pris sa place. Une place à laquelle je ne m’attendais pas, et dont je ne peux déjà plus me passer. Regarder du XIII aujourd’hui m’apporte un plaisir différent de celui du XV, mais pas inférieur. Oui, je continuerai toujours à regarder du XV, cependant, je sais que désormais j’aurais toujours un goût amer considérant leur histoire commune, cette horrible injustice souhaitée et appuyée par le XV sous Vichy, et jamais réparée par la suite par le ministère des sports – et ceux qui me connaissent savent que je déteste l’injustice plus que tout.
Aujourd’hui, ça ne fait quelques mois que je m’intéresse au XIII. Mais je m’y intéresse avec une telle passion que je peux le dire : je suis un amoureux du rugby à XIII, et c’est pour cela que j’ai créé cet humble site. C’est peut-être paradoxal quand on aime autant le XV que moi. Mais ce qui est sûr, c’est que je comprends enfin pourquoi, pour des millions de gens à travers le monde, de l’Océan Pacifique jusqu’à la Manche, ce sport est un monde à part. Et pour moi désormais, il en est devenu un aussi.

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